En l'an 100 avant Jésus-Christ, toute l'Europe septentrionale est occupée par les Celtes. Toute ? Non, affirme un archéologue britannique, qui résiste aux théories les plus répandues.
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La plupart des livres d'histoire nous apprennent qu'avant la conquête des Romains, au premier siècle avant Jésus-Christ, les Celtes occupaient presque toute l'Europe non méditerranéenne. Cependant, voilà qu'en Angleterre on remet en question l'existence de cette ancienne civilisation.
Le débat n'est pas nouveau, mais, récemment, il a été projeté à l'avant-scène. Dans un article controversé paru dans la revue du British Museum à l'occasion d'une exposition permanente intitulée « Europe celtique », Simon James, archéologue et chercheur au Musée de l'Homme à Londres, a pris l'aurochs par les cornes et a exposé publiquement ce que les savants murmurent dans l'atmosphère feutrée des cercles d'archéologues. Si l'on en croit Simon James, la notion d'une culture celtique européenne serait fabriquée, et les Celtes d'outre-Manche pourraient très bien n'avoir jamais existé en tant que groupe ethnique.
« Avant le XVIIIe siècle, dit Simon James, les Celtes de l'archipel britannique n'existaient pas pour la bonne raison qu'ils n'avaient pas besoin d'exister. Avec l'avènement de la période romantique anglaise et la propension à tisser des racines jusque dans l'histoire ancienne, combinée au besoin de répondre à l'invention d'un « britannisme » par les Anglais de Grande-Bretagne, la nécessité de trouver une identité nationale pour les peuples de Cornouailles, de Galles, d'Écosse et d'Irlande se fit pressante. » En effet, les Britanniques qui se réclament des Celtes sont loin d'être en majorité. L'invasion des Romains, celle des Angles et des Saxons au IVe siècle et celles des Vikings et des Normands jusqu'au XIe siècle fournissent des bases identitaires fortes dont se satisfont la plupart des Anglais. Au XVIIIe siècle, ce sont les peuples de la périphérie qui ressentent le besoin de prendre des distances par rapport à une identité nationale officielle et banalisante. Ils cherchent alors à se regrouper pour mieux résister au rouleau compresseur anglais. Pour soutenir cette stratégie de survie culturelle et politique, une identité commune est requise.
Pourquoi le choix de la culture celtique ? Sur le plan archéologique, il existe effectivement une culture artistique de l'âge du fer, particulièrement active au Ve siècle avant Jésus-Christ. Cette culture dite de « La Tène » couvre un territoire qui s'étend de la mer Noire à l'est jusqu'à l'Espagne à l'ouest et à l'Irlande au nord. Cette unité artistique serait-elle le signe d'une seule et même culture qui se serait répandue vers les périphéries européennes depuis son noyau originel, qui correspond à la Suisse actuelle ? Impossible de le dire. Aucune trace formelle n'a encore été trouvée d'une telle migration vers l'Angleterre. Pour ceux qui croient que la « celtitude » est une invention, la culture de La Tène se serait diffusée bien plus par le biais d'échanges commerciaux bien par les invasions humaines et le peuplement.
Il faut ajouter que la thèse d'un grand groupe celte européen résiste mal à l'analyse. Si on trouve en effet de grandes similitudes linguistiques entre l'irlandais, le gallois, le gaélique et le breton, des langues dites celtiques, ce n'est pas suffisant pour conclure à l'existence passée d'une ethnie homogène. Qui plus est, cet assemblage de langues n'a été nommé « celtique » qu'en 1707 par le Gallois Edward Lhuyd, fort intéressé par la question. Coïncidence, 1707 était aussi l'année de l'annexion de l'Écosse par l'Angleterre. Avant cette date, on parlait plus volontiers des peuples autochtones de l'archipel, arrivés en vagues diverses à l'époque où les glaciations avaient asséché la Manche. Du reste, dans leur littérature ancienne, ces groupes se percevaient d'ailleurs comme distincts, et ils auraient sans doute été les premiers étonnés qu'on les rassemble sous le même vocable.
À l'heure où l'Europe tout entière se cherche une identité, le « mythe » des Celtes est bien pratique pour tenter de cimenter des fractures internationales. « Toutefois, signale Simon James, une des complications ici est que le terme "celte" porte un sens différent suivant l'endroit où on l'emploie. En Espagne, on l'associe à une politique de droite. En France, il est étroitement lié à l'identité nationale. Mais en Grande-Bretagne et en Irlande, il représente une "résistance" de la part de groupes ethniques particuliers à l'égard d'un État dominé par les Anglais depuis trois siècles. »
C'est ainsi que les populations qui ne s'identifient pas à l'héritage anglo-saxon et normand, soit celles d'Écosse, d'Irlande et du pays de Galles, soutiennent avec ardeur le mythe de l'unité celtique. Fortes des récents succès référendaires créant des parlements régionaux aux pouvoirs limités, certes, mais plus séparés que jamais de ceux de Westminster, elles utilisent l'histoire pour revendiquer leur droit à la distinction en se réclamant d'une identité propre, ni nationale ni uniformisée. Un air connu ?